Dans la dernière conférence, j’ai passé en revue quelques-uns des documents d’archives de la stratégie US à haut niveau. Ces documents révèlent l’existence effective de divergences d’opinions mais elles sont très limitées. Les désaccords portent essentiellement sur des questions de tactiques, sur la meilleure manière d’atteindre des objectifs qui sont acceptés sans donner lieu à trop de questions ou de discussions, puisqu’ils sont largement partagés par les groupes de l’élite qui participe activement au système politique et qui constitue la branche exécutive du gouvernement ainsi que la structure extra-gouvernementale dont le rôle est de définir les conditions au sein desquelles la politique étatique est élaborée puis appliquée.

La préoccupation principale, concernant le Tiers-Monde, est de défendre le droit de piller et d’exploiter, pour protéger « nos » matières premières. Plus généralement, la préoccupation consiste à maintenir la « Grande Zone » subordonnée aux besoins des élites des États-Unis et de s’assurer que les autres puissances soient limitées à leurs « intérêts régionaux » à l’intérieur de la « structure de l’ordre mondial » maintenue et contrôlée par les États-Unis. Pour reprendre les termes de George Kennan, figure de proue des premiers stratèges de l’après-guerre, nous devons mettre de côté « les objectifs vagues et irréels tels que les droits de l’homme, l’élévation du niveau de vie et la démocratisation », et être prêts à user de violence si cela s’avère nécessaire à l’accomplissement de nos objectifs, sans être « gênés par des slogans idéalistes. »

Les principaux ennemis sont les populations indigènes qui tentent de voler nos ressources qui se trouvent par le plus grand des hasards dans leurs pays, et qui se préoccupent des objectifs vagues et idéalistes tels que les droits de l’homme, l’élévation du niveau de vie et la démocratisation, et qui, du fait de leur arriération et de leur folie, peinent à comprendre que leur « fonction » consiste à « enrichir les économies industrielles de l’occident » (y compris le Japon) et à répondre aux besoins des groupes privilégiés qui dominent ces sociétés. Le plus grand danger que ces ennemis indigènes représentent est, sauf si on les arrête à temps, qu’ils puissent propager le virus de l’indépendance, de la liberté, du souci du bien-être humain, en contaminant des régions avoisinantes ; il faut les empêcher de transformer leurs sociétés en pommes pourries qui risquent de contaminer le baril entier et donc menacer la stabilité de la « Grande Zone ». Ainsi que l’ont exprimé d’autres stratèges, les États-Unis doivent « empêcher la propagation de la pourriture ». Ils doivent prévenir ce qui est parfois appelé — sur la base d’autres hypothèses définissant ce qu’on peut considérer comme bien et juste — « la menace du bon exemple ». La menace du pourrissement et de la contamination est une menace sérieuse qui requiert des mesures sérieuses, la violence s’il le faut, qui sont toujours présentées comme la défense des valeurs les plus nobles, selon la méthode classique.

Les principales lignes de pensée sont clairement exprimées dans des documents top secrets et dans des études prévisionnelles, et parfois aussi dans des déclarations publiques, mais elles sont absentes des analyses politiques, des journaux, ou même de la plupart des programmes universitaires, en accord avec le deuxième principe majeur politique : le système idéologique doit lui aussi remplir sa « fonction », à savoir, d’assurer le niveau requis d’ignorance et d’apathie, de la part de la population en général ainsi que parmi les élites politiques actives, sauf, bien sûr, celles dont le rôle ne se limite pas au contrôle idéologique mais qui interviennent aussi dans la planification et la mise en application de décisions politiques importantes.

J’ai ensuite entamé l’analyse de la question du système mondial qui se développe depuis la deuxième guerre mondiale, en me concentrant sur le rôle des États-Unis, comme je le ferai tout au long de ces conférences. J’ai conclu la dernière conférence avec quelques remarques relatives au Tiers-Monde et à l’Europe de l’après deuxième guerre mondiale et des problèmes que cela a posés pour la planification de la « Grande Zone » : non pas la menace d’une agression de l’Union Soviétique mais la menace d’un effondrement économique et d’une politique démocratique qui pourraient mener à des formes de développements économique et social qui se situeraient en dehors du cadre de l’ordre mondial dominé par les USA.

Une solution?
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Citation de Noam Chomsky 3
Dans la dernière conférence, j’ai passé en revue quelques-uns des documents d’archives de la stratégie US à haut niveau. Ces documents révèlent l’existence effective de divergences d’opinions mais elles sont très limitées. Les désaccords portent essentiellement sur des questions de tactiques, sur la meilleure manière d’atteindre des objectifs qui sont acceptés sans donner lieu à trop de questions ou de discussions, puisqu’ils sont largement partagés par les groupes de l’élite qui participe...

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